voir venir

Pourquoi, quand je lis, quand j’écoute un disque, quand je vois un film chez moi, il m’arrive de regarder combien de pages il me reste à lire, combien de minutes il reste à s’écouler ? Ce geste répond à une sorte d’angoisse de la durée, car c’est souvent pris d’une curiosité incontrôlable que je m’en vais regarder ce qu’il me reste à voir, à lire, à écouter. Je suis à chaque fois surpris par cette envie qui ne s’explique pas toujours par un manque de temps, mais parfois par une sorte d’impatience qui me déplaît surtout pour ce qui concerne l’art. Cette attitude de consommateur que je trouve parfois chez moi me terrifie, et elle est totalement absente quand j’écoute de la musique en vrai ou quand je vais au cinéma, où la je ne peux voir (à part par ma montre) ce qu’il reste comme temps, je m’en trouve alors libéré. Je n’imagine pas qu’elle horreur serait le monde si tout ce qui est limité étais soumis à un compte à rebours visible de tous. L’incertitude du temps qu’il reste me semble une composante essentielle de l’appréciation de l’instant. Pour la lecture, expérience tactile, la durée se sent entre nos mains par l’épaisseur du papier, à gauche la durée écoulée, à droite ce qu’il nous reste (ou l’inverse), on peut ainsi savoir ce qu’il nous reste à parcourir, voire même commencer par la fin et tout lire à l’envers si ça nous chante. J’éprouve souvent des difficultés à lire la fin d’un livre, car voir cette espace blanc monter rapidement dans le cadrage de mon regard, voir la fin blanche envahir petit à petit mon champ de vision détourne mon attention, il faut alors m’y reprendre plusieurs fois pour goûter l’instant sereinement sans craindre le couperet.

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3 commentaires sur “voir venir”

  1. mc Says:

    Pour contrer l’angoisse de la fin, peut-être faut-il partir de la peur du commencement, celle qui fait bégayer, égrener faux départs et fausses fins, qui s’élance sur place, piétine et cahote…

    Je voudrais partir d’un passage du « Danseur des solitudes » de Georges Didi-Huberman, relevant le « bégaiement » produit par le danseur de flamenco Israel Galvan, dont le geste se coupe et se recoupe sans cesse,

    « Il ouvre tout le champ du possible en ne cessant pas de cesser. Techniquement, on dira qu’il multiplie les remates*, c’est à dire les façons de terminer une passe, une période […] Donc il sait terminer sans « clôturer » : merveille »,

    pour proposer quelques remarques sur l’idée du bégaiement en musique,
    qui serait comme un jeu avec la figuration de la parole empêchée, du sens différé, du souffle coupé, de la mort,
    qui serait donc un essai, une tentative de fin, mais de fin finie, interrompue, un geste de coupe — coupé à son tour,
    qui avancerait une forme de fin, pour la barrer, et en proposer une autre, l’annuler, ainsi de suite (jusqu’à la fin finale qui serait un accomplissement de toute idée de fin ?),
    qui jouerait avec la déception et la surprise du retour, le « Fort-Da » relevé par Freud,
    qui ne produirait pas de la « répétition » donc, mais de la multiplication, par ressaut, par auto-boûturage,
    qui ferait d’un morceau de musique la chronique d’une fin annoncée,
    qui ferait travailler la « fin » à produire de la musique et mettrait donc le négatif au travail…

    * remate, du verbe matar (tuer) — re-tuer ?

  2. jjbirge Says:

    Il y a peu j’évoquais la nostalgie du futur :
    http://www.drame.org/blog/index.php?2009/05/30/1356-la-nostalgie-du-futur

    Combien de temps me reste-t-il à vivre ?

    On ne peut regretter le passé puisqu’on l’a vécu, mais on peut craindre de ne jamais être vieux et de rater pas mal d’expériences intéressantes.

    La peur du vide nous pousse souvent vers le précipice.
    Précipiter la fin, n’est-ce pas la craindre ?
    Lorsque je vois des gens pressés, particulièrement des automobilistes, je pense qu’ils courent à leur perte. Miroir, et paf dans le nez !

    Ce genre de paradoxe me rappelle Fritz Lang citant Hölderlin dans Le Mépris de Jean-Luc Godard. Ce n’est pas la présence de Dieu qui rassure l’homme, mais son absence.

    Comment expliquer, sinon, ce qu’il fait subir à sa planète ?

    Dans cinq milliards d’années, si tout va bien. Zut, je viens de gâcher ton plaisir. Maintenant, tu connais la fin.

  3. mc Says:

    Je voudrais te proposer deux autres citations, dans l’approche (inépuisable) de l’idée de fin en musique. La première est tirée de « L’étoilement » de Jean-Christophe Bailly (Fata Morgana, 1979) :

    « Musique grandiose, musique de l’aboli, musique du retour, toutes les musiques qui devraient venir et qui ne viendront pas, qui sont venues sans prévenir — « Don Juan », où se rassemble dans la durée la catastrophe de la pensée. Hémorragie sans fin. Col tempo. »

    Il me semble que ce fragment évoque une forme particulière de penser la fin, qui fait alors comme une boucle de temps revenant sur lui-même, une ressaisie qui referme et rejoue en même temps ce qui a eu lieu, et dont je ne trouve pas de meilleure illustration que la toute première phrase de « Cent ans de solitude Gabriel Garcia Marquez — un commencement donc, un commencement qui fait appel à la fin (et je pense aussi que J.C. Bailly évoque là l’ouverture de « Don Juan »), qui rassemble dans son poing une vie, un siècle, une éternité :

    “Muchos años después, frente al pelotón de fusilamiento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo…”
    « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Bendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. »

    Une figure (rhétorique) de fin où se superposent mort et scène primitive.

    Est-ce que cette forme pourrait être repérable en musique ?


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