Archive for the ‘1’ category

voir venir

7 juin 2009

Pourquoi, quand je lis, quand j’écoute un disque, quand je vois un film chez moi, il m’arrive de regarder combien de pages il me reste à lire, combien de minutes il reste à s’écouler ? Ce geste répond à une sorte d’angoisse de la durée, car c’est souvent pris d’une curiosité incontrôlable que je m’en vais regarder ce qu’il me reste à voir, à lire, à écouter. Je suis à chaque fois surpris par cette envie qui ne s’explique pas toujours par un manque de temps, mais parfois par une sorte d’impatience qui me déplaît surtout pour ce qui concerne l’art. Cette attitude de consommateur que je trouve parfois chez moi me terrifie, et elle est totalement absente quand j’écoute de la musique en vrai ou quand je vais au cinéma, où la je ne peux voir (à part par ma montre) ce qu’il reste comme temps, je m’en trouve alors libéré. Je n’imagine pas qu’elle horreur serait le monde si tout ce qui est limité étais soumis à un compte à rebours visible de tous. L’incertitude du temps qu’il reste me semble une composante essentielle de l’appréciation de l’instant. Pour la lecture, expérience tactile, la durée se sent entre nos mains par l’épaisseur du papier, à gauche la durée écoulée, à droite ce qu’il nous reste (ou l’inverse), on peut ainsi savoir ce qu’il nous reste à parcourir, voire même commencer par la fin et tout lire à l’envers si ça nous chante. J’éprouve souvent des difficultés à lire la fin d’un livre, car voir cette espace blanc monter rapidement dans le cadrage de mon regard, voir la fin blanche envahir petit à petit mon champ de vision détourne mon attention, il faut alors m’y reprendre plusieurs fois pour goûter l’instant sereinement sans craindre le couperet.

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Prévenir la fin

8 avril 2009

L’artiste joue parfois avec l’attente du spectateur, il le fait tourner, l’emmène, dans une danse, là où il y a peut-être fin, là où il n’y en a peut-être pas. Fausse piste de danse. Seule la fin elle-même vient en certitude et, qu’elle prévienne ou pas, elle est toujours un miracle. Elle vient arracher le doute sur sa possible existence. Non pas que les danseurs croient un moment donné pouvoir échapper à leur sort, ils attendent au contraire ensemble de voir la manière dont ils vont pouvoir se réceptionner, jetant des coups d’œil autour d’eux, tout en étant vifs et fluides, au cas où il percuterait quelque obstacle, anticipant leur chute, bien qu’ils connaissent cette chute, bien qu’ils l’aient expérimentée. Ils redoutent la fin comme quelque chose dont ils connaissent l’existence mais qu’ils ne peuvent prévoir précisément. Bien sûr, on est parfois tellement accompagné, proprement mené, que la chute se fait sans égratignure, qu’on touche le sol sans avoir eut l’impression de l’avoir quitté. On est mort-né, on est un bébé tout propre qui n’a rien vu, qui n’a rien absorbé, rien vomi, et qui meurt. Bien sûr parfois on connaît une œuvre d’un bout à l’autre, pour l’avoir entendue mille fois. Mais dans tous les cas, lors de la fin, on fait l’expérience du présent. La fin interrompt, et cette interruption arrive ici et maintenant. Même l’artiste – qui en théorie décide de l’instant final, son « ici », son « maintenant » – ne semble qu’ouvrir la possibilité d’un « maintenant» et d’un « ici » qui demeurent indéterminés et imprévisibles. Il conceptualise la fin, il la projette, mais il ne la commande pas. La fin trouve son point d’insertion dans l’espace et dans le temps. La fin est un événement qui a lieu.

Last date

21 mars 2009

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Aujourd’hui j’ai acheté et écouté « Last date », le dernier concert enregistré d’Eric Dolphy, à Hilversum en Hollande le 2 juin 1964 (il mourra le 29 juin). Je suis bouleversé non seulement par un Dolphy génial, accompagné par un très bon groupe (Misja Mengelberg, Jacques Schos et Han Bennink), mais aussi par cette phrase très simple qu’il lâche à la fin de Miss Ann, le dernier morceau: « When you hear music, after it’s over it’s gone in the air. You can never capture it again. »

J’ai toujours été fasciné par cet immense musicien, par son jeu infini. Quand il joue, pas de début, pas de fin, on entend seulement une tranche, un fragment de sa musique pris sur l’eternité.

Rien, tout, puis rien.

Présente, insaisissable dans nos mains passoires, sa musique joue encore et encore après sa mort.

Elle est le présent.